Maximes de Marc-Aurèle
Voici neuf articles qu'il est bon que tu médites incessamment.
Le premier: que tu es lié naturellement avec les hommes, et que nous sommes faits les uns pour les autres. D'un autre côté, que tu es né pour les conduire, comme un bélier et un taureau sont nés pour être à la tête de leurs troupeaux. Et en remontant plus haut, que si le hasard et les atomes ne sont pas les maîtres du Monde, c'est donc la nature qui gouverne tout; et cela étant, les choses les moins parfaites sont créées pour les plus parfaites, et celles-ci les unes pour les autres.
Le second: quels sont ces hommes à table, dans leur cabinet et ailleurs ? Et surtout quelle dure nécessité leur imposent leurs opinions, et avec quel faste ils se portent aux actions les plus condamnables !
Le troisième: que s'ils ont raison de faire ce qu'ils font, il ne faut pas s'en facher, et s'ils ne l'ont pas, ils pêchent donc malgré eux, et par ignorance. Car comme l'ame n'est jamais privée de la vérité que malgré elle, c'est toujours malgré elle qu'elle ne rend point à chacun ce qui lui est dû. Voilà pourquoi ils ne peuvent souffrir qu'on dise d'eux qu'ils sont inustes, ingrats, avares, ou, pour tout renfermer en un mot, qu'ils ne font pas leur devoir envers leur prochain.
Le quatrième: que tu tombes souvent dans les mêmes fautes, que tu es semblable à ces gens-là, et que si tu t'empêches de commettre certains péchés, ton inclination ne laisse pas d'y être portée, et que tu ne t'en abstiens que par crainte ou par vanité, ou par quelqu'autre raison aussi vicieuse.
Le cinquième: que tu ne sais pas même certainement s'ils ont mal fait; car il y a beaucoup de choses qui se font à dessein pour une utilité cachée, et il faut savoir bien des circonstances avant que de se prononcer sur les actions d'autrui.
Le sixième: c'est que tu as beau te chagriner et te tourmenter: la vie de l'homme ne dure qu'un moment, et dans peu nous ne serons plus.
Le septième: que ce ne sont pas les actions des autres qui nous troublent, car elles ne subsistent que dans l'ame de ceux qui les font: ce sont nos propres opinions. Chasse-les donc; cesse de juger qu'une telle chose est mauvaise, et toute ta colère s'évanouira. Mais comment en venir à bout ? En te persuadant qu'il n'y a rien de honteux, en ce qui t'arrive de la part des autres: car si ce n'était pas une vérité constante, qu'il n'y a d'autre mal que le vice qui est en toi, ou ce que tu fais de honteux, tu ne pourrais t'empêcher de commettre toi-même beaucoup de maux. Tu serais un brigand et pis encore.
Le huitième: que la colère et le chagrin nous font beaucoup plus de mal que les choses même dont nous nous plaignons, et qui les font naître.
Le neuvième: que la bonté est invincible quand elle est sincère, sans hypocrisie et sans masque: car que pourra faire l'homme le plus violent et le plus emporté, si tu as de la bonté pour lui jusqu'au bout; si, quand l'occasion s'en présente, tu l'avertis bonnement, et que tu tâches de le corriger avec douceur dans le même temps qu'il s'efforce de te faire le plus de mal; si tu lui dis: non mon fils, ne fais point cela, nous sommes nés pour tout autre chose, tu ne me fais aucun mal, mais tu t'en fais à toi-même; et si tu lui remontres adroitement et en général, que ni les abeilles, ni aucun des autres animaux qui paissent ensemble, ne font rien de semblable. Ne mêle à tes avis ni la raillerie, ni les reproches. Qu'il ne paraissse qu'une affection sincère sans aucun chagrin; et ne lui parle point comme un docteur dans sa chaire, ni pour attirer l'admiration de ceux qui t'écoutent. Tire-le en particulier, quelque foule qui l'environne.
Aie toujours ces neufs articles devant les yeux, comme autant de précieux dons des muses, et commence enfin à être un homme pendant que tu vis. Mais il faut que tu évites avec autant soin de flatter ton prochain que de te fâcher contre lui. Ces deux vices ruinent également la société, et sont également pernicieux. Quand tu seras en colère, souviens-toi donc qu'il n'y a rien de viril dans cette passion, et que comme la bonté et la douceur sont des vertus plus humaines, elles sont aussi plus mâles; que la force et le courage sont entièrement du côté de celui qui est bon, et ne se trouvent jamais dans celui qui est colère et chagrin; car plus la bonté approche de l'insensibilité et de l'indolence, plus elle approche de la véritable force. La colère n'est pas moins la marque d'un esprit faible que la tristesse. Dans l'une et dans l'autre on est également blessé et mis hors de combat.
Voici encore, si tu veux, une dixième maxime, qui sera comme le présent du Dieu même qui préside aux muses. Il y a de la folie à prétendre que les méchants ne fassent point de mal; c'est désirer l'impossible. Mais de leur permettre d'en faire aux autres, et de ne vouloir pas souffrir qu'ils t'en fassent, c'est une tyrannie déclarée, et une horrible cruauté.
Voici trois règles qu'il faut avoir toujours présentes.
La première: pour ce qui regarde tes actions, de ne rien faire témérairement, et d'une autre manière que la justice même ne l'aurait fait; et pour ce qui est des accidents qui t'arrivent du dehors, d'être persuadé qu'ils viennent du hasard et de la Providence, et qu'il ne faut jamais ni accuser la Providence, ni se plaindre du hasard.
La seconde: de considérer ce que chaque chose etait avant qu'elle eut reçu l'ame avec la vie, et ce qu'elle est depuis qu'elle l'a reçue jusqu'à ce qu'elle la rende; de quelles parties elle est composée, et en quelles parties elle se dissout.
La troisième enfin: c'est de penser que si tu t'étais une fois élevé au-dessus des nues, et que tu eusses contemplé de-là les hommes et toutes les choses humaines, leur confusion et leur désordre, et vu cette multitude innombrable d'habitants qui demeurent dans l'air et dans la région éthérée, toutes les fois que tu t'éleverais à la même hauteur, tu les verrais toujours de même: car leur seule qualité permanente, c'est d'être toujours semblables, et toujours de peu de durée. Où est donc-là ce grand sujet de vanité ?
"Réflexion" Marc-Aurèle